Ulwazi

Do ré mi fa sol la si dôôô ! Je suis en train d’étendre le linge dans l’arrière-cour quand les sons aigus des flûtes à bec me rappellent que nous sommes mercredi. Ah, c’est Frère Jacques aujourd’hui ! Ils répètent. Ils s’appliquent. « Dormez-vous ? Dormez-vous ? » Ils reprennent. Du début, et en entier. « Sonnez les mâtines-eu. Sonnez les mâtines-eu. » Je ne peux pas m’empêcher de chanter, même si la version anglaise ou zulu ne dit sans doute pas la même chose. Ils reprennent. Encore. En canon maintenant… Ces mélodies imparfaites et qui me restent dans la tête, je les aime.

Chaque mercredi et chaque samedi, les enfants du quartier poussent la grille de la maison d’Ulwazi, notre voisin. Voilà des années que ses économies lui servent à acheter des instruments de musique. Maintenant il a le temps de jouer, d’écouter, et de partager son amour pour la musique classique. Les enfants déverrouillent la grande malle stockée sous la véranda, l’ouvrent. Ils en tirent qui des flûtes à bec (chacun commence par trois ans de cet instrument), qui une trompette (l’instrument d’Ulwazi), deux clarinettes, un cor en fa, deux  trombones à coulisse, un cornet et les flûtes traversières… Ulwazi consacre sa retraite – temps et argent – à apprendre la musique aux enfants du voisinage. Et ça marche. Les premières fois où nous avons assisté aux répétitions – l’isolation n’est pas vraiment une caractéristique des maisons à Johannesburg – notre satané esprit critique nous a fait trouver plein de trucs à redire à ses méthodes : ils jouent toujours tous ensemble, toujours le morceau en entier, etc. De fait, il faut beaucoup d’après-midi pour que les mélodies s’ajustent. Pourtant, avant la fin de la répétition, nous avions arrêté de comparer notre conservatoire avec la méthode de notre voisin. Car il y a une chose qui nous saute aux oreilles chaque semaine : tous ces enfants prennent plaisir à jouer. Ils sont enthousiastes, fiers et heureux et goûtent le plaisir de jouer ensemble. Voilà le beau. Ulwazi a ce talent : transmettre son amour pour la musique. C’est la leçon que ce professeur me donne à moi chaque semaine : offrir le plaisir de jouer d’abord. Alors viendront le bien et le bon.

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améliejacques
J'ai vécu entre Paris et sa banlieue, puis à Rome, à Ouagadougou, et maintenant à Johannesburg. Les trucs importants de ma vie : ma petite famille, des piles de livre, des discussions animées sur la sobriété heureuse, et puis des amis, une malle remplie de jeux, des petits plats qui ont mijoté longtemps, et des rencontres, des rencontres, des rencontres.
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