11 juin 2016

Thando

Elle entre chez moi, un verre à pied en plastique violet rempli de vin rouge à la main, et s’assoit dans le canapé. J’adore sa nouvelle coupe de cheveux : ce blond platine sur ses cheveux à la garçonne traduit la femme indépendante. Les princesses niaiseuses, ce n’est pas pour elle.

Nous parlons de son boulot d’infirmière fraîchement diplômée et de ses horaires à l’hôpital. La semaine est enfin finie. Ce soir, elle sort ! Sa copine, celle qui a une voiture, doit passer la prendre tout à l’heure. Elles passeront la nuit dans les boites branchées de Soweto et de « Town », le centre-ville de Johannesburg.

Son téléphone vibre : un message WhatsApp qu’elle me montre en rigolant. C’est un collègue qui la drague sans ambiguïté. Ça la fait rire, mais elle n’y croit pas. « Au début, ils sont attentionnés et toujours partants pour sortir. Mais au bout de quelques mois déjà, ils ne sortent plus qu’avec leurs potes. Et ils attendent de toi que tu restes à la maison pour faire à manger, les lessives et des gosses. » Des gosses, Thando en a deux. A chaque fois, ça s’est terminé de la même façon avec le père : l’enfant venu, Thando devait devenir la mère. Dans l’esprit de ces jeunes pères, une mère doit être comme la leur. Elle a rompu, confié les enfants à leur grand-mère, et continué d’étudier et de danser.

Pourtant, elle s’inquiète un peu du temps qui passe. Elle craint d’être, comme certaines de ses copines, célibataire à 35 ou 40 ans passés. L’exemple familial, la pression sociale et culturelle, les questions de ses parents, la télé, tout lui dit qu’elle doit trouver quelqu’un et « se ranger ». Mais elle n’en a pas envie. Pas comme ça. C’est l’anti-Cendrillon qu’on lui propose : le bal d’abord, puis le balais.

« Tu as de la chance, toi. Antoine, je le vois souvent étendre le linge. Il t’aide. » Je réalise surtout à ce moment que ni pour Antoine ni pour moi, il ne m’aide, car c’est autant à moi qu’à lui de nous occuper de la maison. Du coup, je lui demande candidement si elle ne devrait pas chercher chaussure à son pied dans d’autres quartiers de Joburg, en dehors de sa communauté. Elle acquiesce, intéressée par l’idée. Ses yeux disent qu’elle imagine ma proposition. Et soudain, elle me dit : « Mais ça voudrait dire sortir avec des Blancs ?! » Elle rit, gênée, incrédule aussi. L’idée lui parait complètement incongrue. Elle n’y avait même jamais pensé !

Thando n’avait que 5 ans quand l’apartheid a été aboli. Mais, comme la place des femmes, la séparation des couleurs de peau prend du temps à changer dans les mentalités et dans les boîtes de nuit de Johannesburg.

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Commentaires

William dzoba dzoba
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L'article me incomplet.

Vivement la suite ....

Claire du Plessis
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Et si les boites de nuit devenaient des creusets pour mélanger les couleurs?
Rêvons que toutes celles qui ne veulent pas jouer Cendrillon à l'envers puissent trouver chaussure à leur pied, même passé minuit. Ce serait le pied!