Sortir du modèle unique

Je reviens de quelques jours au Lesotho. Ce que nous avons vu de ce pays était nouveau certes, et différent de l’Afrique du Sud, a fortiori de la France. Mais il y avait pourtant toujours quelque chose de familier. A aucun moment nous n’avons vraiment perdu nos repères, car ici aussi, les standards occidentaux font florès.

Plus je voyage, et plus je constate combien la mondialisation uniformise tout. Il y a des différences bien sûr, qui s’accentuent à mesure que l’on s’éloigne des villes. Mais pour combien de temps ? Ainsi, sur la photo de famille du sommet Inde-Afrique, un dirigeant sur deux est en costard.

Je suis triste de cette uniformité. Je suis frustrée de ne pas pouvoir rencontrer autre chose, ou si peu. Je sens que nous passons à côté de tant de richesses, de déplacements salvateurs. Je suis convaincue que la mondialisation pourrait plutôt être l’opportunité d’échanger nos cultures, nos idées, nos façons de faire et de vivre plutôt que de tout uniformiser selon un modèle venu d’Europe et des Etats-Unis. En sortant d’un débat animé où elle n’avait pas réussi à placer un mot, une collègue m’avait dit il y a quelques années : « Moi j’ai entendu ce qu’ils avaient à dire. Eux ne sauront jamais ce que je voulais dire. Tant pis pour eux. » Eh bien en voyageant aujourd’hui, j’ai l’impression de vivre cette même discussion où ce sont toujours les mêmes qui parlent, et tant pis pour moi.

Le problème n’est pas le modèle occidental en soi : il est riche de plein de choses qui valent la peine d’être partagées. Le problème est que ce soit le seul qui s’impose. La démocratie représentative, le libéralisme, le Christianisme, le salariat, le costard-cravate, la fourchette et les loisirs… Tout le Monde a bien entendu ce que l’Occident avait à dire. Aux autres de parler maintenant.

Pour cela, l’Occident doit écouter. Nous devons arrêter un peu de penser que ce que nous faisons est la meilleure chose à faire pour tout le monde dans le monde entier. « Nous », ce sont nos gouvernants, ce sont les institutions internationales, Banque mondiale et FMI en tête, qui imposent un modèle économique unique et grand ouvert aux produits occidentaux. Ce sont nous, les touristes et l’industrie du tourisme qui alignons tous les accueils sur un même standard. Ce sont les ONG et les associations de solidarité internationales pleines de bonne volonté qui multiplient les projets pour permettre à tous de faire comme nous : se soigner comme nous, se nourrir comme nous, aller à l’école comme nous…

Il faudrait aussi que plus de pays prennent la parole, parlent de leurs traditions, de leurs modèles, de leurs idées comme autant de façon de faire valables. Je vois en Afrique du Sud, au Lesotho, au Burkina Faso tant de jeunes et même de vieux dénigrer les façons de faire de leurs parents, pour adopter en bloc le modèle occidental.

Et pourtant… Imaginez ce qui pourrait émerger si on discutait vraiment, si on libérait l’horizon et l’imagination ? Que feraient les peuples d’eux-mêmes ? Que choisirait Lebo mon jeune voisin s’il vivait dans une culture zulu forte et ouverte sur des idées venues non seulement d’Europe et des USA, mais aussi d’Inde, du Japon, du Chili, du Paraguay ? Imaginez par exemple si dans chaque lieu l’éducation se faisait selon la culture et les idées locales ! Dans certains pays, des enfants se rendraient dans un bâtiment avec leurs livres et cahiers pour assister par groupes d’âge à des leçons d’Histoire puis de mathématiques données par un adulte devant un tableau. Et ailleurs d’autres feraient tout autrement. Et d’autres encore autrement. Quelle richesse alors qu’une année passée à l’étranger pour un étudiant ! Quelle richesse d’échanger sur nos pratiques éducatives ! Que de choses à créer, à inventer en écoutant les autres !

Imaginez un peu la richesse pour tous si les hôtels reflétaient les traditions d’accueil du lieu visité, si les restaurants reflétaient les saveurs, mais aussi la place de l’alimentation, les modes de convivialité. Imaginez la richesse des médias, des rencontres internationales politiques, économiques ou sportives, des colloques de médecine s’ils laissaient la place à la façon de faire de chacun, si le format n’était pas imposé. Sans doute, ce serait moins « efficace », peut-être plus acrobatique à organiser, mais surtout, cela nous obligerait à bouger, à être déplacés. Changer de point de vue pour changer d’idées. Elargir nos horizons, écarter nos œillères pour laisser la place à des idées nouvelles, inédites, inouïes peut-être. C’est sans aucun doute moins confortable… mais c’est tellement plus riche.

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améliejacques
J'ai vécu entre Paris et sa banlieue, puis à Rome, à Ouagadougou, et maintenant à Johannesburg. Les trucs importants de ma vie : ma petite famille, des piles de livre, des discussions animées sur la sobriété heureuse, et puis des amis, une malle remplie de jeux, des petits plats qui ont mijoté longtemps, et des rencontres, des rencontres, des rencontres.
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  2 comments for “Sortir du modèle unique

  1. dusollier
    4 septembre 2016 at 15 h 49 min

    bon, d’accord, c’est bien beau tes idées, mais moi je m’attendais à entendre parler du Lesotho et de ses originalités. Et de Lesotho et de ses coutumes, sa gastronomie, ses façons de vivre, … que pouic!!! zut alors!!!
    ç’eût sûrement été plus délicat de prendre des exemples, mais ç’eût été plus concret, même si plus contestables car ce n’aurait été que des exemples; toutefois, ç’eût été (j’ai trouvé une boîte de 50 « ç’eût été », alors je consomme …) plus probant car çà aurait été des exemples réels …

  2. Marjo
    26 août 2016 at 16 h 55 min

    Tellement vrai ! Merci pour ce bel article, je m’y retrouve pleinement. Imaginons, en effet, si on écoutait plus la richesse des autres cultures, des autres tout court… Et déjà chez nous, en France – car il existe heureusement des manières diverses de faire, de penser, d’éduquer, de manger, au sein même du « modèle » occidental, malheureusement trop peu visibles en comparaison du « mainstream »… Et, être à l’écoute des idées inouïes, on peut aussi déjà le faire au quotidien, avec ses collègues, sa famille, ses amis – c’est en effet plus difficile mais « tellement plus riche » comme tu le dis !

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